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La basse technologie à la maison : redécouvrons le système D !

Hasard du calendrier, je suis entré en confinement avec dans ma besace un livre que je m’étais procuré de toute urgence à l’excellente librairie montrougienne, « Le Bonheur », pour avoir écouté avec passion une interview de l’auteur sur France Culture : L’Age des low tech. Philippe Bihouix a écrit cet essai sous-titré « vers une civilisation techniquement soutenable » il y a quelques années, mais sa thèse n’a émergé que récemment dans le débat public. La voici : la société occidentale doit faire son deuil de la haute technologie systématique et privilégier des solutions plus robustes, plus simples et issues d’un nombre limité de matériaux abondamment disponibles.  

Je vous l’accorde, en cette période de confinement où nous comptons énormément sur notre smartphone et ses cinquante métaux différents pour nous connecter à notre travail et à nos proches, il peut sembler y avoir un hiatus. Mais tout semble indiquer que ce confinement ne durera pas éternellement et qu’une fois sortis de là, les cartes de notre civilisation – dont on a pu observer le manque de santé interne dans le fameux épisode des razzias sur le papier toilette et les nouilles – seront rebattues.

L’acte 1 du livre est un exposé très bien documenté sur la sempiternelle tendance du Sapiens à exploiter au-delà du raisonnable les ressources de son sous-sol (ça n’est pas à Montrouge et ses 62 hectares de carrières que l’on pourra dire le contraire). La suite du livre consacrée aux alternatives est moins puissante et ça tombe bien : c’est là, chers lecteurs, que vous intervenez.

À vrai dire, il préexistait dans la littérature mondiale des pensées de ce type, comme celles tout à fait recommandables de Jacques Ellul (1912-1994) et Ivan Illich (1926-2002) et leurs ouvrages respectifs, Le Bluff technologique et La Convivialité. Ce dernier, écrit dans les années 1970, est un sévère réquisitoire contre le monde qui viendrait et finalement le monde qui est effectivement advenu. Il note en particulier que chaque nouvelle technologie vient résoudre les problèmes catastrophiques posés par la technologie précédente, entraînant les consommateurs dans une interminable course à l’échalote. L’obsession la plus intéressante d’Illich est que le péché mortel de la civilisation occidentale du xxe siècle tient à ce que l’on a progressivement privé le citoyen de sa capacité à construire les objets dont il a besoin et en particulier son logement. En ce qui concerne le programme Demain Montrouge, on peut signaler que « la Fabuleuse Cuisine » est en droite ligne de ce concept d’indépendance et de simplicité, tout comme l’est (de l’autre coté de la chaîne, si je puis dire) mon souhait d’installer des toilettes sèches dans les parcs municipaux montrougiens.

Aussi, il me semble qu’un bon moyen de se décoller des écrans dont le « stay home » a béni l’omniprésence est de renforcer notre rapport à la matérialité par la reprise en main de la construction des objets de notre quotidien, qui plus est avec les moyens du bord. À vrai dire, cette pratique a déjà cours dans les foyers et les écoles mais, pour des raisons qu’il est difficile d’expliquer, cela concerne surtout les enfants, alors que ce sont précisément les adultes qui ont le plus besoin de se réapproprier les éléments de leur quotidien.

Comme je l’ai expliqué lors de la conférence Tedx Montrouge au Beffroi en novembre dernier, la créativité consiste à transformer les nécessités en vertu, et il me semble que ce confinement nous impose ce que l’on peut appeler une nécessité. Ainsi, la nécessité actuelle qui s’impose à nous : « la plupart des magasins non-alimentaires sont fermés » engendre la vertu de « fouiller nos armoires et nos caves pour y retrouver des ressources que l’on avait eu tendance à oublier ». Moi-même, alors que j’avais décidé de consacrer une partie de ce confinement à repeindre le couloir, j’ai dû faire l’inventaire de mes vieux pinceaux que j’aurais en d’autres temps envoyés à la déchetterie mais qui se sont avérés fort utiles et finalement faciles à récupérer, l’absence d’alternative faisant motivation.

Mais la grande affaire du moment, ce sont bien les masques. Oui, le fameux masque dont on nous a dit dans un premier temps qu’il était inutile et dont on commence à nous dire qu’il sera bientôt obligatoire. J’imagine la colère posthume d’Ivan Illich découvrant que la pensée dominante a disqualifié les premiers assemblages domestiques de tissus, recyclés, lavables et recyclables. Cette vision binaire de la fonctionnalité qui est la conséquence immédiate de notre société obsédée par la norme est le seul véritable Covid-gate qu’il soit à notre portée de réparer. J’ajoute qu’au moment où nous étions en train d’abolir enfin les sacs plastique des supérettes, les pailles des fast-foods et autres déchets à usage unique, personne ne s’est ému de voir nos poubelles puis bientôt nos océans se remplir à nouveau, cette fois-ci de masques jetables fabriqués par des esclaves et livrés par avion. La puissante industrie chinoise s’est remise en route et il n’est pas impossible que, pressés par les phénoménales commandes des gouvernements occidentaux, nous ayons bientôt besoin de tutos expliquant comment transformer en quelque chose d’autre ces masques surnuméraires devenus inutiles… Pourquoi pas en filtres à café ?

Puisse donc cette période de confinement permettre à chacun de retrouver le goût du bricolage. Quand je parle de bricolage, je ne parle pas de ces kits préfabriqués que l’on vous offre à Noël mais bien d’un inventaire attentif des ressources disponibles qui vient en convolution avec l’imagination de chaque citoyen dans le but de produire un service. Et ne croyez pas un seul instant que cet exercice puisse être dégradant : l’anthropologue Claude Lévi-Strauss (1908-2009) est lui-même intervenu pour réhabiliter le bricoleur en tant qu’esthète prenant plaisir dans l’assemblage entrepris, le résultat favorable venant constituer une sorte de prime. J’en profite pour vous signaler l’existence d’un autre livre intitulé L’Innovation jugaad (préfacé par Carlos Ghosn, ce qui ne s’invente pas), dont vous pourrez avoir un aperçu illustré assez amusant en tapant le mot jugaad dans votre moteur de recherche préféré. J’ai longtemps cherché une traduction française à ce mot indien et je crois l’avoir trouvée : « système D », du nom d’une très vieille revue de bricolage qui fit le bonheur de mon adolescence.

Gageons que cette période spéciale où chacun a le sentiment d’être figurant dans un film de science-fiction nous permettra de découvrir les limites du productivisme et à quel point le bon sens et le système D sont les choses du monde les mieux partagées.

Confinement vôtre,

Nicolas Trüb pour Demain Montrouge


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